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Annexe : les religions

L’univers religieux du Viêt Nam est riche et composite. Il comprend des cultes dits « autochtones » – cultes aux esprits, bouddhisme, taoïsme, – qui se chevauchent, s’enchevêtrent et côtoient le catholicisme introduit au 16ème siècle par les missionnaires portugais. Les religions constituent une mosaïque que l’on retrouve au centre d’accueil des Français d’Indochine à Sainte-Livrade-sur-Lot. Les pratiques s’y côtoient et même s’entremêlent parfois, la religiosité n’imposant pas l’exclusivité.
Le nombre d’autels dans une maison varie en fonction des croyances de la famille. On retrouve quatre types permanents dans la plupart des logements : à l’extérieur de la maison, l’autel aux esprits du ciel, dans la cuisine celui dédié au génie du foyer et, dans la pièce principale, les autels des Ancêtres et bouddhique. Notons que les bouddhistes les plus « orthodoxes » qui ont généralement délaissé les cultes aux esprits et aux génies ont conservé celui aux Ancêtres

Esprits et Ancêtres : une place privilégiée

Les pratiques familiales concernent en premier lieu les cultes aux esprits familiaux – dont le culte aux Ancêtres est l’archétype –, ceux rendus aux autres esprits et aux génies
Á Ste-Livrade, un grand nombre de résidents du CAFI ont continué leurs pratiques traditionnelles. Ils ont élevé des autels à l’extérieur et à l’intérieur des logements. A certaines dates des prières sont adressées aux esprits, qui reçoivent des offrandes (bougies, encens, fruits et fleurs). Pratique fréquente au Viêt Nam, des petits miroirs sont accrochés au-dessus de la porte d’entrée pour repousser les mauvais esprits et démons (ma qui).
Parmi les différents ‘esprits’, ceux des morts, les ancêtres, font l’objet d’un culte dans de nombreuses familles. Comme au Viêt Nam, l’autel des ancêtres se trouve, selon la tradition, le plus souvent dans la pièce principale. Certains sont richement décorés, d’autres ne comportent que le strict nécessaire.
L’organisation de base est la même pour tous les autels : au moins, sur la partie centrale, une photo encadrée du parent ou couple de parents défunts et des photos plus petits formats pour les défunts collatéraux. Devant les photos, un bol de sable dans lequel sont piqués les bâtonnets d’encens, un bougeoir de part et d’autre de la photo centrale et un vase pour les offrandes de fleurs. Des accessoires sont parfois ajoutés : reproduction des armes des génies, statuettes de grues (oiseau symbolique de la longévité) et parfois une statuette bouddhique.
Le rituel comprend le dépôt des offrandes (fruits, mets, etc.), l’allumage des bougies, de l’encens, des prosternations debout devant l’autel. Les ancêtres sont intégrés aux grands moments de la vie de la famille. Un mariage par exemple, comprend généralement une cérémonie de présentation des mariés devant l’autel familial. En France, les principaux rites de ce culte sont surtout accomplis par les personnes âgées qui, arrivées en France, en avaient déjà l’expérience au Viêt Nam.
A noter également, à l’extérieur de certains logements, un autel destiné aux âmes errantes, elles aussi régulièrement honorées d’encens et d’offrandes de nourriture et de fleurs.

Le culte catholique

Le catholicisme constituait la religion majoritaire des habitants du CAFI dont la plupart était originaire du nord du Viêt Nam, région où les missionnaires chrétiens ont été très actifs.
La chapelle, ouverte en septembre 1956, quelques mois après l’arrivée des rapatriés, fut installée dans un des baraquements aujourd’hui préservés. On ne la distinguait des autres bâtiments que par son clocheton surmonté d’une croix. A l’extérieur une statue de la Vierge est nichée dans une haie, abondamment fleurie et gratifiée d’offrandes de fruits et d’encens.
La chapelle est composée d’une grande pièce rectangulaire. Au fond, une petite pièce fait office de sacristie. L’aménagement initial était simple : un mobilier rudimentaire avec  l’autel, des bancs, un orgue et un poêle central. Sur les murs latéraux, la traditionnelle représentation du chemin de croix, dessins réalisés d’après des gravures du 19ème siècle, par un fidèle, résident.
Deux éléments marquent la spécificité vietnamienne du lieu : une grande gravure représentant les 120 martyrs chrétiens victimes des persécutions au cours de la christianisation du Viêt Nam, rapportée d’un voyage au pays par un fidèle et une grande icône de la Vierge à l’enfant, également rapportée du Viêt Nam par une résidente.
Deux prêtres des Missions Etrangères officièrent successivement au CAFI, comme aumôniers pendant près de quarante ans (de 1956 à 1995). Leur longue expérience au Viêt Nam motiva leur envoi auprès des familles du CAFI : vietnamophones, au fait de la culture vietnamienne et des pratiques religieuses des catholiques de ce pays.

Le rôle prosélyte des missionnaires ne fut pas toujours apprécié des résidents dont certains ont gardé un souvenir amer. Bien que la plupart des rapatriés se soient déclarés catholiques à leur arrivée, seul un petit nombre d’entre eux était en fait exclusivement catholique. En France, des adultes se sont convertis, mais ils firent surtout baptiser leurs enfants, moins par conviction religieuse que par souci de se rapprocher de la norme française. Selon certains témoignages de parents, le baptême des enfants résultait de la pression exercée par le représentant de l’administration et par le prosélytisme du prêtre : « On m’avait dit que les enfants ne pouvaient pas aller à l’école française s’ils n’étaient pas baptisés ! » explique une mère de famille, bouddhiste et disciple des génies, dont les dix enfants baptisés ensemble « à la queue leu leu », sur l’injonction du missionnaire de l’époque, ont fréquenté le catéchisme et l’église du camp.
Cette période est révolue, l’église étant intégrée au ministère du curé de la ville depuis le départ du dernier missionnaire en 1995. Le nombre des fidèles a considérablement diminué. Les jeunes sont partis vers d’autres villes, ou ont pris leurs distances avec une religion qui leur avait été quasiment imposée. Peu de cérémonies ont lieu dans la chapelle, mais pour ceux qui le souhaitent, généralement des résidents ou leurs enfants, les événements religieux (mariages et enterrements surtout) peuvent s’y dérouler.


Le bouddhisme : pagode du centre et autels privés

Une pagode particulière

Le bouddhisme qui domine à Sainte-Livrade est le courant le plus répandu au Viêtnam : le « Mahayana » ou « grand véhicule ». Pendant quelques années, les bouddhistes n’eurent d’autres lieux de culte que les autels édifiés dans leurs logements. Les responsables de l’administration leur accordèrent en 1962 un baraquement inoccupé pour y établir une pagode où ils installèrent les autels consacrés à Bouddha et aux génies du culte des « quatre palais ».

La gestion de la pagode de Ste-Livrade est informelle, reposant sur la seule bonne volonté et les dons des fidèles. Le bâtiment appartient à la commune, mais la responsabilité incombe à une fidèle désignée par les autres disciples.

A l’extérieur de la pagode, un autel aux esprits du Ciel (le cây huong) est élevé sur un carré de pelouse face à l’entrée. Le caractère religieux du bâtiment est identifiable par la présence sur sa façade d’un panneau de bois peint en rouge, sur lequel sont dessinés des idéogrammes chinois (Duc Minh Quang).

La pagode est composée d’une pièce principale, rectangulaire d’environ 30m² dans laquelle sont placés, dans une organisation spatiale spécifique, plusieurs autels abondamment ornés.
un imposant autel central dédié à Bouddha flanqué de part et d’autre des autels dédiés aux génies des Quatre Palais qui font l’objet d’un culte de possession.
un autel latéral aux génies (« les demoiselles des montagnes et forêts)
Entre la porte d’entrée et ces autels, au centre de la pièce et en guise d’écran protecteur entre le monde profane et les espaces sacrés sont édifiés les autels aux âmes errantes et aux génies protecteurs.

Statues dorées et images hautes en couleur éclairent la pièce de leurs sourires et regards sereins, luminosité rehaussée par les coloris des peintures murales et des fleurs, par les éclats pailletés ou dorés des tissus, bannières bouddhiques et objets votifs posés sur les autels, accrochés aux murs ou suspendus au plafond.
La particularité de la pagode du CAFI est son aménagement où se côtoient les espaces dédiés au Bouddha et ceux consacrés aux cultes des génies ; un voisinage très proche qu’on ne rencontre pas au Viêt Nam.

En-dehors des espaces sacrés, l’aménagement de la pagode comprend deux espaces profanes.
A droite de l’entrée, à l’écart des autels, une grande table et des chaises prévues pour accueillir les visiteurs, invités généralement à prendre le thé, après un temps de prière, comme il est de tradition dans les pagodes vietnamiennes.
A gauche de l’entrée, séparée de la pagode par une cloison, la cuisine où les fidèles confectionnent les plats nécessaires au bon déroulement des cérémonies bouddhiques et aux génies des Quatre Palais.

Au début, les fidèles ont apporté leurs objets de culte personnels (statuettes, images religieuses) du Viêt Nam. Ils se sont également cotisés pour acheter sur place les matériaux de confection et décoration des autels et de certains objets votifs (les chapeaux des génies). De même, des petites poupées en celluloïd achetées dans les commerces de la ville et revêtues, par les soins d’habiles couturières, de tuniques et chapeaux coniques ont été placées sur l’autel des « Demoiselles des montagnes et de la forêt » où elles demeurent toujours. Les échanges ouverts avec le Viêt Nam depuis les années 1990 ont facilité les achats d’objets de culte comme la cloche de bronze ou certaines statues ainsi que des tissus particuliers. On trouve également des objets de culte dans les magasins de produits « exotiques » au CAFI ou dans la plupart des grandes villes de France.
A sa création et jusque dans les années 1980, la vie de la pagode était très animée, avec une fréquentation importante à la fin des années 1960  autant de bouddhistes « orthodoxes » que de disciples des génies : une cinquantaine de fidèles bouddhistes-disciples des génies, habitant le centre, essentiellement des femmes plutôt âgées, mais aussi des plus jeunes et quelques hommes. La pagode était ouverte tous les jours, sous la responsabilité d’une femme qui pouvait aussi en confier la clé à ceux qui souhaitaient venir y prier à leur gré. Depuis le départ du bonze dans les années 1990, les portes sont restées le plus souvent closes et le bâtiment se dégradait lentement. Les travaux, réalisés dans le cadre de la réhabilitation du CAFI, ont « rajeuni » la vieille pagode. Elle est aujourd’hui entretenue avec soin par des fidèles, essentiellement des femmes qui ont pris la relève des « anciennes », trop âgées ou décédées.

Bouddha à domicile !

Les bouddhistes prient à la pagode mais également devant l’autel bouddhique familial généralement édifié, comme celui dédié aux Ancêtres, dans la pièce principale du logement. Les deux cultes se côtoient mais ne se confondent pas. La sacralité du Bouddha imposant son éloignement des souillures du monde matériel, l’autel est toujours placé le plus haut possible dans la pièce, à l’écart des objets et des activités humaines profanes. L’étagère qui en constitue le support est apposée sur la partie haute d’un mur presque au niveau du plafond.
Les bouddhistes les plus dévots ont parfois consacré une pièce entière de leur logement à Bouddha. L’étroitesse des logements ne permettait pas un tel agencement tant que les enfants étaient là. Mais une fois ceux-ci partis, et comme il est de coutume au Viêt Nam, certains ont édifié de véritables pagodes où viennent prier des bonzes ou des amis. L’espace libéré par le départ des enfants n’explique pas seul l’édification des autels-pagodes dans les maisons. Les dissensions entre groupes de fidèles doivent également être pris en compte. Certains disciples d’un maître, jugeant la pagode du CAFI sous l’obédience d’un autre maître, ne l’ont plus fréquentée au profit d’un autel privé.


Le culte des génies

Alors que les bouddhistes orthodoxes placent le culte des « génies » du côté des religions populaires, hors du bouddhisme « authentique », les pratiquants ne perçoivent pas de rupture entre pratique bouddhique et culte des génies. Pour les Vietnamiens, les esprits ou « génies » sont détenteurs de pouvoirs bénéfiques et/ou maléfiques et peuvent influer sur le cours des vies terrestres. Ils sont invoqués pour protéger, conseiller et préserver ou recouvrer la santé. Les humains doivent les honorer par des rituels particuliers. Au cours d’une cérémonie très ritualisée, les génies, s’incarnent dans les humains, des femmes surtout, médiums qu’ils ont choisies, « appelées » et par l’intermédiaire desquelles ils s’expriment. En théorie, n’importe qui peut être « appelé » par les génies, mais dans les faits, certaines familles semblent plus prédisposées que d’autres. Plusieurs générations de femmes, de la grand-mère à la petite fille, sont servantes des génies, en vietnamien : les bà dông.

La cérémonie, le lên dông, est généralement organisée et officiée par une seule médium. Y assistent, des invités : autres servantes, membres de la famille et amis. La possession est de forme « heureuse ». Les génies, mandarins, dames, princes, demoiselles, enfants s’incarnent successivement dans un ordre hiérarchique décroissant au cours d’une cérémonie qui peut durer de quatre à huit heures. Chaque génie effectue un rituel spécifique devant l’autel, en musique et prodigue protection et conseils dans un vietnamien ritualisé et des dons aux invités, les loc ou « bonheurs » sous forme d’argent, de fruits, de bonbons, de gâteaux et divers petits objets achetés au préalable par la médium. Après les incarnations, la cérémonie ne prend véritablement fin qu’avec le repas auquel sont conviées toutes les personnes présentes.

Le service des génies implique des devoirs. Chaque disciple doit les honorer au moins une fois dans l’année et les préparatifs nécessitent l’aide des proches. Ce n'est pas une simple parenthèse dans la vie des bà dông. Le culte influence leur vie et celle de leur famille. Chaque cérémonie nécessitant de nombreux préparatifs, l’aide des proches est parfois sollicitée. Le soutien peut être financier car les frais qu’occasionne chaque cérémonie sont souvent élevés. Les dépenses concernent des objets durables et ceux que l’on renouvelle à chaque cérémonie. La garde-robe contenant les vêtements des génies est le principal investissement. En effet, à chacun d’eux correspondant une tenue vestimentaire et des accessoires spécifiques. Aussi la nouvelle servante doit-elle se constituer une garde-robe personnelle qu’elle enrichira au fil des ans et de la pratique. Une ou deux grandes valises contiennent les tuniques, ceintures, écharpes, bijoux et accessoires aux couleurs de chaque génie. Les dépenses renouvelées concernent, elles, l’ensemble des offrandes (viandes, fruits, fleurs, encens, boissons, objets, monnaie, etc.) et les denrées pour la confection des mets du repas rituel.

Hormis la recherche menée dans les années 1970 par un couple de chercheurs du CNRS, P.J. Simon et I. Simon-Barouh ce culte est généralement peu connu de la population et il est généralement confondu avec des pratiques bouddhiques. Une méconnaissance qui s’explique par le peu de curiosité des Livradais et la discrétion des bà dông qui n’abordent guère ce sujet avec les non-initiés ou de façon succincte, renvoyant aux références connues de leurs interlocuteurs : le cadre bouddhique et les prières, occultant généralement la possession. Elles tiennent à la fois à préserver la représentation positive du bouddhisme et à ne pas susciter de suspicion, connaissant la connotation suspecte, voire négative des termes « possession » et « médiumnisme » en France.
La relève est assurée par une petite minorité de femmes de plus de cinquante ans, issues du CAFI (de la même famille pour la plupart) et de quelques femmes d’autres villes, leurs amies. La majorité des descendants des bà dông n’a pas perpétué cette pratique. Si l’on note une convergence entre certaines valeurs familiales vietnamiennes et celles de la société française, le fossé se creuse quand il s’agit du culte des génies. La connotation négative du phénomène de « possession » en France et la perte de certains aspects nécessaires au rituel comme la maîtrise de la langue vietnamienne ont contribué à en limiter le développement auprès des descendants. Ils considèrent le culte pratiqué par leurs mères ou leurs grands-mères comme un élément culturel vietnamien qu’ils respectent mais n’ont pas le sentiment d’en être dépositaires. Sentiment que conforte le principe de l’élection individuelle, qui se différencie d’une transmission quasi-systématique présente dans d’autres pratiques religieuses comme le catholicisme ou le bouddhisme.

Ainsi, à Ste-Livrade, hormis quelques familles exclusivement catholiques, la majorité des enfants des rapatriés ont grandi dans l’environnement pluri-religieux propre à la conception vietnamienne et la plupart perpétuent encore certaines pratiques. Mais du fait de l’acculturation formelle à la société française et de la position minoritaire de ces croyances, les pratiques s’appauvrissent et tendent à disparaître chez la quasi-totalité des enfants et des petits-enfants des premiers migrants.

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