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Annexe : Les associations autour du CAFI,

Différentes modalités de construction mémorielle

Les représentations et les mots employés au fil du temps permettent de saisir une part du travail de mémoire réalisé le plus souvent de façon informelle par divers acteurs, plus ou moins concernés.

Lorsque les Livradais évoquent le CAFI, les Français venus d’Indochine, les représentations renvoient à une image positive, des faits du quotidien ou du festif qui ont marqué les esprits, sont ancrés dans les mémoires. On mentionne ainsi les femmes avec leur chapeau conique dans les champs, travaillant avec courage et dextérité à la cueillette des haricots verts, assises courbées sur leur tabouret. Mais pourtant, ces mêmes femmes ont pu parfois inspirer une certaine crainte : « j’avais peur de ces femmes. Elles avaient les ongles longs comme ça et un long chapeau. Elles me faisaient peur ! Moi, j’allais jamais au camp !» se souvient une Livradaise. Les enfants et les jeunes sont également le plus souvent décrits de façon positive : « ils se faisaient tout petits. Ils n’étaient pas envahissants, restaient chez eux. Ils venaient faire les commissions et ils revenaient. Même à l’école, ils étaient studieux, c’était les tout premiers ». Les souvenirs négatifs sont plus rares mais existent et, a contrario de la description précédente, le souvenir de jeunes du camp comme : « grands bagarreurs. A l’école, on les ressentait plus fort que les Algériens ! C’est eux qui menaient la danse. Ils se donnaient rendez vous à la sortie du lycée et ils se foutaient dessus.

Moi, j’ai eu une altercation avec eux à la fête de Sainte-Livrade. Quand vous vous retrouvez encadré par quatre Indochinois et que vous êtes tout seul, vous n’en menez pas large ! Ca vous marque ! ». Le ton est généralement bienveillant, amusé lors de la remémoration des années d’enfance ou de jeunesse.

Peu de gens se souviennent que la presse locale, dans les années 1960, s’inquiétant des attitudes rebelles de certains des fils de rapatriés de Sainte-Livrade-sur-Lot, les avaient qualifiés de « blousons jaunes », adaptation locale de « blousons noirs » des banlieues des grandes villes. Ces souvenirs négatifs sont le plus souvent passés sous silence ou au mieux minimisés tels les conflits entre jeunes du camp et de la ville qui ont défrayé la chronique locale en juin 1968, et qui sont, aujourd’hui, vus comme de simples « bêtises, des histoires entre jeunes pour des filles ».

C’est aussi par certains traits culturels que s’instaure une mémoire, par exemple les « nems » très tôt apparus sur le marché livradais. De même, la fête du Têt, nouvel An vietnamien, avec son grand repas et la procession du dragon au centre-ville de Sainte-Livrade sont quasiment devenus un élément patrimonial livradais.

Le vocabulaire employé apporte également des informations intéressantes sur l’évolution des regards. Les habitants du centre d’accueil des Français d’Indochine ont ainsi été qualifiés d’Indochinois, de Chinois ou encore de « Chinois verts » par la population livradaise. Et le centre d’accueil, lui-même, de par son histoire et sa configuration militaire reste dans beaucoup de mémoires locales : « le camp », parfois encore « le camp des Chinois », une représentation ethnique tenace utilisée par des personnes qui, généralement, avaient peu de liens avec les personnes du CAFI. Pour les gens qui entretenaient des relations de proximité, c’est le terme « Eurasien » qui est privilégié et il est également repris par les personnes concernées, car il exprime le lien existant entre l’Asie et l’Europe qui les caractérise, la plupart des enfants étant issus de couples mixtes, avec un parent européen ou du moins de nationalité française. Ce terme à connotation sinon positive du moins plus neutre tend à devenir l’appellation officielle dans les circonstances où l’origine est soulignée.

Au sein du CAFI, la famille joue un rôle essentiel dans la construction et la transmission de la mémoire. A la différence de l’Algérie, l’histoire de l’Indochine est un pan de l’histoire nationale généralement méconnu. En dehors d’un petit nombre de travaux historiques, anthropologiques spécialisés, ou à de rares occasions, dans les médias, cette histoire se diffuse donc surtout à travers les récits de l’expérience, la mémoire familiale. C’est le cas de la plupart de ceux qui ont vécu au CAFI, qu’ils y soient arrivés enfants ou qu’ils soient nés en France. En même temps que la transmission intergénérationnelle, la vie au centre, dans un certain entre soi, a favorisé la persistance et la prégnance de cette histoire.
Avec les familles, c’est le temps du concret, de l’affectif qui domine notamment avec le récit d’un bonheur perdu. Ceux qui ont vécu l’expérience de l’exil racontent avec détails : la grande maison, les domestiques, les jeux d’enfants, les visites à la pagode, une vie aisée remémorée avec nostalgie. Mais c’est aussi, plus sombre, le récit de la guerre avec la peur, la fuite, les camps à Saigon, l’incertitude de l’avenir. Chaque récit familial, anecdotique ou dramatique, contribue donc à la construction des mémoires, en partie propres à chaque famille mais aussi partiellement partagées avec l’ensemble pour d’autres. C’est à partir des récits familiaux que se met en place une mémoire collective, publique. Au CAFI ce travail de mémoire relève en partie du mouvement associatif.

LA MÉMOIRE FORMALISÉE : LE RÔLE PRÉPONDÉRANT DES ASSOCIATIONS

Parmi les promoteurs et entrepreneurs d’une mémoire du CAFI, le mouvement associatif joue un rôle de premier ordre. Les jeunes générations, arrivées jeunes ou nées en France, avaient déjà amorcé un mouvement collectif plus informel avec les rencontres festives et sportives organisées le 15 août depuis la fin des années 1980 ; l’objectif affiché alors, était de se retrouver entre « anciens du CAFI » venus de Paris, Bordeaux, Toulouse, pour jouer au football, à la pétanque, partager une paella, de la musique, se rappeler leurs frasques de jeunesse et anecdotes d’enfance « au camp ». Mais peut-être peut-on penser que ces rencontres réitérées comportaient le terreau propice à la germination du mémoriel. Par contre, on peut considérer que la menace de la destruction des bâtiments considérés comme maisons de famille, a constitué pour les enfants des rapatriés l’élément déclencheur d’une prise de conscience portant à la fois sur l’importance de ces lieux comme élément de leur propre histoire longtemps occultée, et, en même temps de l’illégitimité de cet attachement par des prises de décisions contraires à leur souhait de conservation.

C’est au tournant des années 2000 que le mouvement associatif jusque là peu actif se développa pour faire connaître cette histoire et en revendiquer la mémoire. Alors qu’il existait une seule association de 1984 à 1999, quatre autres furent créées au cours de la première décennie 2000. L’examen de chacune d’elles nous permettra de saisir les conditions et les difficultés d’émergence de cette mémoire collective du CAFI.

L’AACI association des Arts
et Cultures d’Indochine : faire connaître et reconnaître l’histoire des rapatriés

L’Association des Arts et Cultures d’Indochine, la doyenne des associations ancrées au CAFI a été fondée en 1984 et elle est directement issue de la MJC de Sainte-Livrade-sur-Lot fondée en 1967 pour créer du lien entre jeunes de la ville et ceux du « camp » : « c’est une filiale de la MJC, une association sœur » explique Matthieu Samel, son président, fils de rapatriés d’Indochine qui a vécu une partie de son enfance au CAFI et qui a participé très tôt et activement aux activités de la MJC. La dynamique associative est essentiellement impulsée par son président. Suivant la première orientation donnée par la MJC, l’AACI avait au départ pour objectif « de travailler en direction de la population rapatriée, d’être un centre de ressources et de mettre en place des actions tant éducatives que sociales en direction de cette population ». Elle s’est donnée pour mission de faire connaître la culture des pays de l’Indochine, essentiellement vietnamienne, majoritaire à Sainte-Livrade-sur-Lot. Elle a donc organisé des manifestations culturelles, notamment à l’occasion du Nouvel An vietnamien, dans l’enceinte même du camp, à l’attention des personnes âgées résidentes mais aussi en direction du public livradais ou des environs : manifestations conjuguant le festif et le culturel avec des expositions photos, concert de musique traditionnelle vietnamienne, réalisation et projection de films.

Mais, pour le président, l’association a également comme axe fort la reconnaissance des rapatriés dans l’histoire nationale française, de donner aux rapatriés d’Indochine une visibilité légitime. En 1995, le président de l’AACI avait rencontré le représentant de l’Etat afin d’évoquer cette question. En 2004 il a organisé un colloque public à l’occasion du cinquantenaire des accords de paix de Genève, rassemblant des historiens spécialistes de l’Indochine et de la colonisation française, des sociologues, des témoins de cette histoire. Ce colloque a suscité, à l’époque, de vives réactions, dans l’agglomération livradaise. Les habitants n’étaient pas habitués à ce que les rapatriés d’Indochine affichent publiquement une critique de la France coloniale et ont été surpris par le rapprochement avec le Vietnam communiste (un représentant du Vietnam figurait parmi les invités) qu’ont fui leurs parents. Pour le président, si la dimension mémorielle compte, c’est seulement dans cette problématique de la reconnaissance historique et politique des rapatriés d’Indochine. Pour exemple de cette posture de principe, la faible implication de l’association dans l’exposition organisée par la municipalité en 2006 pour le cinquantenaire de l’arrivée des rapatriés, à prédominance culturelle sans référence au politique. De même, le président avait refusé de répondre à certaines sollicitations de la CNHI (devenu Musée de l’Histoire de l’Immigration), structure perçue comme : « une émanation de gens qui veulent réhabiliter une bonne conscience, une conscience collective » qu’il juge insuffisante. Cependant, avec la disparition des derniers témoins de cette histoire, l’AACI est amenée à orienter ses actions vers la mémoire, en direction des descendants, des petits-enfants des rapatriés dans un souci de transmission mais aussi vers les autres populations pour les amener à comprendre les enjeux de cette mémoire.


L’ARAC (Association des Amis et Résidents du CAFI) : Allier implication sociale
et action mémorielle :

Deuxième association à émerger, l’Association des résidents et amis du CAFI, l’ARAC, a été créée en 1999 par un petit groupe de personnes issues du CAFI, y étant domiciliées ou vivant dans les alentours.

Elle dispose d’un local mis à disposition par la municipalité, au sein du CAFI.
C’est au départ une association à caractère social et culturel. L’objectif initial visait à animer le CAFI, en direction des personnes âgées et des enfants. Pour les personnes âgées, de plus en plus nombreuses et parfois isolées, il s’agissait de leur apporter une aide au quotidien (changer une ampoule, aide aux courses, aide à domicile...), proposer des animations (projection de films vietnamiens par exemple) et pour les enfants, avec une attention particulière aux enfants des familles démunies du CAFI, proposer des activités sportives et récréatives sur les temps de loisirs et de vacances.

Elle a été fondée à l’époque où la MJC cessait toute activité sur le site et avait donc vocation à pallier, en partie, le manque créé par ce départ. Les deux premières années, l’association prend son essor. Elle anime la fête du Têt, organise un « arbre de Noël » avec distribution de chocolats aux résidents du CAFI. C’est aussi le temps de l’installation de locaux, de l’investissement dans le matériel d’animation (table de ping-pong) et de fonctionnement (congélateur, « tentes » de jardin) et elle envisage même de recruter des emplois jeunes. Des activités qui ne sont pas sans rappeler la période où le site, géré par une administration spécifique, constituait une entité sociale autonome. Si, à la différence de cette époque, l’association intègre les « amis » du CAFI, le cadre global reste celui défini autrefois par cette administration.

En 2004, l’ARAC redéfinit ses objectifs. Le nouvel objet de l’association est : « créer au sein du CAFI un espace culturel, sportif et ludique pour les jeunes ; assister les personnes âgées qui ne sont plus en mesure d’être totalement autonomes ; maintenir un tissu social ; proposer des activités régulières qui permettent une reconnaissance de l’extérieur du CAFI ; faire de celui-ci un quartier spécifique de Sainte-Livrade-sur-Lot surnommé Village Vietnam, avec une portée touristique évidente ». La vocation sociale est réitérée mais le cadre est replacé dans le tissu urbain global. Il garde cependant sa spécificité identitaire avec la mention « village vietnamien ».

Comme l’indique son intitulé, elle recrute ses membres parmi les amis et résidents du CAFI, ces derniers restant toutefois numériquement majoritaires. Sa création a suscité un enthousiasme très partagé, jouissant d’une grande popularité auprès des descendants des rapatriés et des personnes âgées du CAFI et les adhésions ont été nombreuses les premières années. En 2000, l’association comptait entre 100 et 120 membres cotisants dont 20% non issus du CAFI. De même, du côté de la municipalité, cette initiative a été accueillie avec bienveillance, la mairie accordant une subvention et le prêt du matériel sonore pour la fête du 15 août organisée chaque année par l’ARAC, manifestation qui n’a cessé de prendre de l’ampleur jusqu’à aujourd’hui.

Mais l’enthousiasme des premiers temps s’est rapidement délité sous le poids de tensions internes entre les membres qui avaient des points de vue divergents sur les aspects essentiels du fonctionnement d’une structure associative : les modalités de fonctionnement, la gestion des crédits et les orientations des actions. Ces tensions ont entraîné des départs de membres, dont certains fondateurs, et de nombreux changements de bureaux : six présidents différents durant les huit premières années de l’existence de l’association. Le nombre d’adhérents a fortement chuté. En 2009, l’ARAC comptait une dizaine de membres environ. Pour éviter les tensions, le président ne cherche pas particulièrement à « faire des adhésions » mais préfère mener ses actions avec un petit groupe qui se réunit de temps en temps pour « le maintien des traditions ». S’estimant non spécialiste de la culture, il s’en remet parfois à d’autres personnes, qu’il juge plus compétentes en la matière, notamment des membres des autres associations en lien avec le camp. Les activités ont été réduites et sont désormais concentrées autour de deux temps forts au camp : un événement culturel vietnamien, la fête du Têt en janvier/février et en été, la fête du 15 août.

A l’occasion du Nouvel An, les membres de l’ARAC organisent la traditionnelle procession du dragon, dans les ruelles du CAFI mais aussi dans les rues de Sainte-Livrade- sur-Lot accompagnée de force pétards et roulements de tambour. Cette animation d’une journée est médiatisée et un public d’enfants et d’adultes (habitants des environs, amis) se déplace tous les ans pour y assister, au moins une partie de l’après midi. Pendant ses années fastes, l’ARAC offrait aux spectateurs adultes des boissons et des friandises aux enfants.

La fête du 15 août célèbre les retrouvailles annuelles des anciens et actuels résidents. Elle a pris une grande ampleur car y participe aussi la population des environs. Les festivités durent deux jours. Le programme est varié et dense et assuré en partie par l’ARAC : des activités sportives (concours de pétanque, tournois de foot- ball), concerts rock, karaoké, musique et danses traditionnelles vietnamiennes. La dimension culturelle est désormais affirmée à travers les repas, saveurs et grillades vietnamiennes remplacent les couscous et paella des années 1990, certaines animations puisent dans la culture vietnamienne : danses traditionnelles, démonstrations de Kung fu, défilés de tuniques vietnamiennes, fabrication de cerfs-volants ; dans la décoration également, des guirlandes de lanternes rouges renvoient à l’univers asiatique. La dimension communautaire très prégnante autrefois, persiste mais tend à se diluer avec l’afflux de population locale et à s’ouvrir à des activités sans lien avec le CAFI ou son histoire comme, depuis quelques années, la mise en place d’un vide-grenier sur le terrain central.
En dehors de ces deux temps forts, qui prennent place au sein même du camp, l’ARAC s’implique dans des manifestations culturelles locales extérieures, en tant que représentant de la culture vietnamienne : vente de nems, danse du dragon. Enfin, au moment de la mise en œuvre du plan de rénovation du CAFI, l’ARAC s’est impliquée dans les débats sur l’avenir du site. Le président s’intéresse à l’élaboration du lieu de mémoire prévu dans le projet de l’ANRU (agence nationale pour la rénovation urbaine) et dans ce but, l’ARAC a été membre du collectif des associations pour la défense des droits et intérêts des rapatriés,du lieu de mémoire et du devenir du camp.

L’association Mémoire d’Indochine : Transmettre la mémoire individuelle et développer la mémoire partagée du patrimoine colonial

Cette troisième association, aujourd’hui en sommeil, a été créée en 2002, sous l’impulsion du conjoint, aujourd’hui disparu, d’une fille de rapatriés d’Indochine, qui en fut le président, et d’un petit groupe de personnes en majorité issues elles aussi du CAFI. Elle se différencie des précédentes par une revendication mémorielle affichée d’emblée tout en se situant dans le cadre d’une histoire donnant à la colonisation un rôle globalement positif tout en tenant compte des « résistances des populations à la colonisation » et des « erreurs qu’il ne faudra jamais occulter ».L’article 2 de ses statuts affiche cette place prépondérante de la mémoire : « veiller à la perpétuation de cette mémoire sur les aspects historiques et socio-culturels et informer et développer l’état des connaissances se rapportant aux divers éléments de cette relation ». Un positionnement initial qui la distingue des autres associations qui, soit n’y font pas référence, comme l’ARAC soit, comme l’AACI et l’ADRI et, dans une moindre mesure la CEP, portent un regard critique sur cette période et ses conséquences, notamment pour leurs familles. Pour les fondateurs de Mémoire d’Indochine, il s’agit d’une mémoire à transmettre aux enfants et petits-enfants des rapatriés mais aussi à diffuser dans l’espace national, une « mémoire vivante » à construire.
Les premières années de son existence, en 2003/2004, elle a compté jusqu’à 280 membres répartis dans toute la France, provenant d’une diversité de populations sollicitées par voie de presse locale pour les plus proches ou lors de déplacements spécifiques dans différentes villes (Bordeaux, Marseille, Paris). Les membres sont des rapatriés et leurs enfants, résidents ou anciens résidents du CAFI, des associations d’anciens combattants d’Indochine, les anciens élèves du lycée Albert Sarrault à Hanoï, et des personnes ayant un lien particulier avec l’histoire coloniale ou le CAFI : lien matrimonial (conjoints de personnes issues du CAFI), amical ou encore scientifique avec la présence en tant que membres honoraires de chercheurs (ethnologues, sociologues) dont les recherches passées ou en cours sont en lien avec cette histoire. Les actions s’ancraient sur deux aspects mémoriels appelés : « mémoire vivante » et « mémoire partagée ». La mémoire vivante a pris la forme de recueils des récits de vie, notamment des personnes les plus âgées, appelées à disparaître à courte échéance, afin de constituer des archives sonores et écrites. La mémoire partagée reposait sur l’ambitieux projet de l’ouverture — au sein du CAFI, de préférence —, d’une « Maison des cultures d’Indochine » qui serait : centre de ressources historiques, sociologiques, anthropologiques, avec médiathèque, accueil d’exposition, organisation d’échanges, de débats. Il s’agissait de créer un lieu de référence sur l’histoire et la culture des populations d’Indochine en direction du public français en général, quelle que soit son origine.

L’association a été très dynamique durant quatre années. Une collecte des histoires de vie des personnes les plus âgées a été réalisée en 2002 avec la participation de cinq chercheurs réunis pour l’occasion. Les enregistrements sonores ont été dépouillés et certains ont été partiellement exploités dans le cadre de l’exposition de commémoration de l’arrivée des rapatriés d’Indochine en 2006. Ils doivent faire l’objet d’un dépôt aux Archives du Lot-et-Garonne. Un site internet présentant l’association a été également mis en place mais, faute de compétence technique pour son suivi, il a aujourd’hui disparu.
La Maison des Cultures d’Indochine est restée à l’état de projet, car en 2003, l’association s’est concentrée sur un nouvel objectif, plus politique : la reconnaissance par l’État de la place des rapatriés d’Indochine dans l’histoire nationale. En 2005, la reconnaissance morale a été obtenue, « arrachée », avait souligné alors le président grâce aux démarches qu’il avait entreprises auprès d’élus et de représentants de l’État pour que les populations d’Indochine figurent dans le texte de la loi sur la reconnaissance des populations pour leur participation à l’œuvre nationale. Et, à l’instar des harkis, une journée de commémoration des Français morts en Indochine a été instaurée le 8 juin. Le président de Mémoire d’Indochine était attaché à cette commémoration mais en déplorait la manifestation confidentielle.

En même temps que la reconnaissance morale, l’association a revendiqué, sans succès, l’attribution de compensations financières au titre de réparation des préjudices subis.
Parallèlement à ces actions militantes, elle s’est impliquée dans l’élaboration de l’exposition de 2006 et s’est également très tôt et fortement impliquée dans le projet de rénovation du CAFI en participant au comité de pilotage et avec la proposition d’un plan des nouveaux logements sur la base d’une rénovation des logements existants et la conservation de la configuration du camp. Le président oeuvrait dans le sens d’une conservation des lieux, sans lesquels la mémoire était vouée à disparaître.
Après cette période dynamique, l’association a décliné progressivement, avec une chute d’adhérents dont une partie a rejoint une nouvelle association, la Coordination des Eurasiens de Paris, constituée autour d’enfants de rapatriés résidant en région parisienne.

Soutenu par quelques membres livradais, le président est resté attentif aux travaux du chantier, participant au collectif des associations créé en 2008 pour peser sur les décisions de la mairie, dans le cadre du projet de l’ANRU. Mais sa légitimité ayant été mise en cause, il s’est mis en retrait et l’association s’est encore plus assoupie depuis son décès en 2013.
La trajectoire de l’association Mémoire d’Indochine depuis sa création en 2002 montre que les actions d’ordre culturel, d’abord au cœur des préoccupations, ont conduit à une prise de position politique (reconnaissance morale, matérielle) avec l’annonce et la mise en œuvre du chantier de rénovation du CAFI. L’intérêt pour la mémoire n’avait pas disparu mais il a paru moins urgent de se mobiliser autour des actions de mémoire que des actions politiques et sociales, l’idée sous-jacente étant que la défense des intérêts sociaux et politiques conditionnait la sauvegarde de la mémoire.


CEP / Collectif des Eurasiens pour la Préservation du CAFI : Réactivation de la mémoire à distance et retour au pays

La CEP (coordination des Eurasiens de Paris) a été créée en 2005 autour d’un groupe d’enfants de rapatriés d’Indochine, anciens du CAFI installés en région parisienne. Une de ses fondatrices évoque ainsi sa première expérience émotionnelle :
« Je suis arrivée à Sainte-Livrade, en 2004, par hasard, pendant les vacances de la Toussaint, j’allais sur la tombe de mes parents et quand je suis allée faire un tour à l’ARAC pour dire bonjour à mes amis, je les voyais en train de préparer des panneaux, de faire des revendications. Je ne savais pas du tout ce qui se passait au camp. Ils m’ont dit : « ils veulent casser le camp ! Ils veulent détruire le camp ! Et on n’est pas d’accord.» J’ai dit : « mais qu’est ce qui va se passer ? » Ils m’ont dit : « on va faire une manifestation, on va aller jusqu’à la mairie ». A deux heures de l’après midi, j’ai vu une centaine de per- sonnes, des mamies de 90 ans aux enfants de deux ans, des mères avec des bébés dans les bras. Ils sont partis défiler de l’hospice de Sainte-Livrade-sur-Lot jusqu’à la mairie avec des banderoles et des cris. J’étais émue !... Vraiment, je n’ai jamais vu ça ! Un lien si profond entre eux et une souffrance, quand même, parce que détruire le camp, ça, pour eux, c’était inimaginable. Le désarroi étant là, ils m’ont demandé de faire quelque chose sur Paris pour alerter la presse... et solliciter de l’aide ».

Après discussions et concertations, la création de l’association a été la première réponse à cette sollicitation :
« L’ARAC voulait surtout que ce soit une antenne, un bureau de représentation. J’ai trouvé des amis qui voulaient bien faire une association mais parmi ces amis- là, il y avait un représentant de Mémoire d’Indochine un représentant libre et deux autres personnes favorables au mouvement mais pas au nom de l’ARAC. Donc, nous avons décidé de créer une association indépendante qui coordonne plusieurs associations. Nous avons appelé Mémoire d’Indochine, l’AACI et l’ARAC et nous leur avons dit : « voilà, nous pouvons créer quelque chose et rebondir sur toutes les affaires concernant le camp mais, en plus, nous travaillerons sur la reconnaissance des rapatriés d’Indochine. Notre objectif premier, c’était de travailler sur la reconnaissance et la préservation de la mémoire du camp dans le sens où on pourrait créer un site pour relier tout le monde, obtenir des photos ».

Le titre de l’association, CEP, renvoie aux trois aspects importants pour ses membres : « il fallait parler d’Eurasiens, parce qu’on était des Eurasiens et il fallait parler de lien, on voulait faire partie de toutes les associations. Le lien, c’est en fait « coordination », c’est-à-dire qu’on travaillait avec toutes les associations et à Paris ».

Âgés de 45 à 65 ans, ils sont nés ou arrivés jeunes à Sainte-Livrade-sur-Lot, puis sont partis. Ils vivent en région parisienne et font partie des couches sociales moyennes de la société française (fonctionnaires de police, entrepreneurs, commerçants, employés, enseignants).
Les activités de la CEP ont porté d’abord sur le soutien aux résidents du CAFI dans leurs revendications autour du projet de démolition et de rénovation, puis dans les actions de mémoire. Les actions de soutien des résidents du CAFI ont été nombreuses et diversifiées. Ils ont collecté des fonds lors des galas de soutien : repas et animation (danses traditionnelles vietnamiennes, démonstrations de Taï chi chuan, défilé de tuniques vietnamiennes) dans des restaurants chinois parisiens ; manifestations de sensibilisation sous forme de tables rondes, débats, projections de films sur le CAFI, en présence des réalisateurs et d’historiens spécialistes des questions coloniales. Pour défendre les intérêts des résidents du CAFI face à la mairie, ils ont fait appel, un temps, à un avocat et ont participé au comité de pilotage constitué autour des travaux. De plus, ils ont réagi à la tentative d’imposition d’une taxe d’habitation par la municipalité en envoyant à la mairie et aux instances départementales concernées, des courriers co-signés par les autres associations.

Leurs activités autour de la mémoire comprennent des manifestations publiques, la constitution d’archives (textes officiels, presse, films, photos et documents privés notamment), une réflexion autour du futur lieu de mémoire à Sainte-Livrade-sur-Lot et la mise en ligne sur le site internet de l’association de divers documents et articles. La commémoration du cinquantième anniversaire de l’arrivée des rapatriés d’Indochine à Sainte-Livrade-sur-Lot en 2006 a constitué un cadre important de ce volet de leurs activités. Les membres de l’association se sont impliqués dans le « comité culture » pour préparer, sous l’égide de la municipalité et du service du patrimoine du Conseil général du Lot-et-Garonne, les manifestations de l’événement : exposition, reconstitution de logements de l’époque de l’arrivée. Ils ont participé également à une émission de radio diffusée sur France Culture et au documentaire : « un aller simple Saigon- Sainte-Livrade ». Dans ces diverses actions, très présents, ils ont tenu une place à la fois de témoins et de consultants. Ils ont également organisé une grande table ronde sur la comparaison des guerres d’Algérie et d’Indochine qui s’est déroulée en parallèle des manifestations officielles et qui rassemblait journalistes, chercheurs spécialistes de l’histoire coloniale, des camps d’internement en France.

Très impliqués dans le projet de lieu de mémoire prévu dans la convention de l’ANRU sur le site du CAFI, et souhaitant être acteurs à part entière, ils ont mené une réflexion approfondie tant sur le fond que sur la forme de ce lieu qu’ils souhaitaient évocateur de l’histoire du CAFI mais au-delà, à portée nationale, support d’une réflexion plus large sur le métissage, la double culture, l’identité, les rapports colonisateur-colonisé.

Le devenir du CAFI, le soutien aux résidents au moment douloureux de la démolition des bâtiments a été le moteur de la création de l’association ; sur ce point, aujourd’hui, la situation s’est apaisée, laissant plus de place aux actions du volet mémoire. L’association est très active notamment dans le cadre des festivités du 15 août avec l’organisation de tables rondes thématiques avec des chercheurs, projections de films, ateliers pour les enfants, expositions photos.

En 2015, l’orientation mémorielle de l’association est clairement exprimée dans les propos du président : « Les changements intervenus depuis plus de 10 ans ont fait que notre combat a évolué dans un sens plus mémoriel et historique, tout en restant fidèles à nos premiers objectifs ». Et, pour pallier le manque de reconnaissance et de légitimité au plan livradais, l’association reste CEP mais le contenu a changé. C’est désormais le « Collectif des Eurasiens pour la Préservation du CAFI ». D’autre part, le CEP-CAFI élit domicile à Sainte-Livrade-sur-Lot ; c’est en quelque sorte le retour au pays des Eurasiens de Paris.

L’ADRI (association de défense des rapatriés d’Indo- chine) Œuvrer à la reconnaissance morale et matérielle avant la mémoire :

L’ADRI, seconde association « parisienne », créée en 2007 est née d’une scission avec la CEP provoquée par d’importantes divergences de points de vue entre les membres sur le fond et le fonctionnement de l’association. Ses objectifs affichés sont proches de ceux de la CEP. Elle s’en distingue cependant par une perspective plus politisée, plus ferme dans la critique de la position gouvernementale à l’égard des rapatriés d’Indochine et demande des réparations, des indemnisations pour les familles et leurs descendants.

Si la question de la mémoire figure dans l’objet, le président la place au second plan préférant centrer son action sur la reconnaissance des préjudices subis par les rapatriés et œuvre à l’obtention de dédommagements, symboliques et matériels.

L’association est constituée d’un petit groupe d’anciens du CAFI et de la CEP, regroupés autour d’un président campé sur des prises de position déterminées. L’association se manifeste surtout à travers des exposés critiques de la situation du CAFI, notamment dans le cadre d’une réflexion universitaire sur les camps d’internement en France impulsée par des chercheurs spécialistes de ce domaine (Marc Bernardot et Michel Augier) au sein du réseau scientifique Terra. Elle rejoint, en fait, le point de vue des différentes associations mais l’exprime de façon plus affirmée par des voies plus intellectuelles (participation à des séminaires, journées d’études), mais plus confidentielles aussi.

L’ADRI s’est manifestée également dans le cadre livradais par des contacts avec la municipalité qui, bien que peu fréquents, n’en constituent pas moins un élément de visibilité. Déjà avant la fondation de l’ADRI, son fondateur, alors président de la CEP dénonçait la situation des rapatriés d’Indochine en général dans les manifestations publiques, comme lors du colloque de l’AACI en 2004 et de la table ronde sur la comparaison des guerres d’Algérie et d’Indochine organisée en 2006 par la CEP. Partisan de la conservation du camp de Sainte-Livrade-sur-Lot où il a passé son enfance, il souhaitait que les logements soient rénovés et cédés aux rapatriés et à leurs familles en guise de compensation partielle des préjudices subis.

Le projet ayant pris une toute autre forme, les rapatriés étant devenus des locataires de droit commun dans les nouveaux logements, il l’a dénoncé comme un ‘marché de dupes’ passé au détriment des habitants du CAFI et de leurs descendants. La disparition du CAFI, écrit-il, dans une communication présentée au séminaire Terra à la Sorbonne en décembre 2007 amène à : « liquider ce qui est peut-être le dernier symbole de la guerre d’Indochine et donc, de tuer dans l’œuf, une résurgence éventuelle d’un contentieux né de la guerre d’Indochine et qui pourrait être réactivée par des rapatriés s’étant estimés lésés (ne serait-ce que ceux de Sainte-Livrade-sur-Lot ), d’autant que la communauté Harkie est loin d’être satisfaite de la loi du 23 février 2005 ».

Collectif des associations des Français d’Indochine : fédération des associations sous l’emblème du CAFI


Enfin, dernier avatar du mouvement associatif autour du CAFI sous l’impulsion de la CEP, l’ensemble des associations se sont rassemblées un temps à la fin de l’année 2008 en fédération pour tenter de peser face à la mairie, dans les décisions du projet de rénovation du CAFI. Le titre pressenti pour cette fédération est emblématique car il reprend le sigle CAFI en l’actualisant : Collectif des associations des Français d’Indochine.

Ce regroupement des associations s’est accentué en 2010 avec la réflexion sur le lieu de mémoire dans le cadre du projet de rénovation mené par l’ANRU. En effet, tenant compte de la spécificité du lieu, la question du lieu de mémoire était mentionnée dans le cahier des charges de l’ANRU sous la forme d’une commande d’étude sur la définition du lieu de mémoire du CAFI. Le cabinet d’études bordelais mandaté apporta des conclusions partielles et, à la suite de cette étude, un comité scientifique fut nommé par la préfecture et la municipalité pour prolonger ce travail. Des historiens, sociologues, archivistes sont ainsi réunis sur une période de deux ans et rendirent un rapport complémentaire à l’étude avec des préconisations pour le lieu de mémoire du CAFI.

Il est remarquable, qu’excepté une courte audition des représentants du collectif des associations sur leurs propositions en matière de lieu de mémoire, aucune association ou habitant du CAFI ne furent admis à participer au comité. Hormis des échanges épistolaires et l’audition devant le comité scientifique, la fédération ne s’est pas vraiment formalisée et semble peu active en tant que telle. Mais pour autant, cette initiative montre qu’après une période de dispersion en différentes structures, tout en gardant leur autonomie, aujourd’hui, la question de mémoire fait force de rassemblement.

Ce tour d’horizon des associations met en évidence leur rôle essentiel dans le processus de mémorialisation du CAFI qui s’articule autour de trois axes : la promotion de la culture, la demande de reconnaissance, la défense du lieu comme élément historique et patrimonial. Une articulation privilégie selon les moments et les associations, l’un ou l’ensemble de ces axes.

Dans le cas du CAFI, les associations ont fourni un cadre privilégié pour les mobilisations autour de l’histoire et la mémoire et permis aux porteurs de projets associatifs, en majorité des descendants des rapatriés de renouer avec un passé parfois oublié ou rejeté pour certains, et qu’ils souhaitaient voir reconnu, légitimé. Leurs actions traduisent la volonté de transmettre une mémoire qui ne soit plus seulement individuelle, familiale mais de lui donner une dimension collective et qui en tant que construction de mémoire du groupe, opère non par cumul mais par sélection des éléments. Choix difficile car source de contestations, de tensions, de rapports de force entre les acteurs associatifs comme le montre dans un premier temps un développement associatif par scissions suscitées par des points de vue divergents sur le traitement de l’histoire, de la mémoire.

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