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Annexe : Nos ancêtres "les Gaulois"

Matthieu Samel a fréquenté dans l'insouciance et le bonheur l'école de l'assimilation française de la classe maternelle au cours élémentaire au début des années soixante. En cette rentrée scolaire 1961-62, il franchit la porte de l'école maternelle du camp pour la première fois. L’institutrice, Mme Koenig n'est pas seule pour accueillir la trentaine de garçons de la classe. L'enseignante est secondée par Joséphine Le Crenn, une métisse franco-vietnamienne mariée à un Français et qui incarne la discipline la plus rigide.

"Je me suis toujours demandé ce qui pouvait se passer dans la tête de Mme Koenig quand elle nous enseignait nos ancêtres les Gaulois? Comment elle pouvait réagir en son for intérieur lorsqu'elle nous racontait une telle absurdité" interroge en souriant l'ancien potache du camp. L'école primaire de Matthieu comprend deux baraquements séparés l'un de l'autre par une grille qu'il n'est pas question de franchir. D'un côté, les filles, de l'autre les garçons. "Celui ou celle qui s'aventurait à passer la tête dans l'espace interdit se faisait copieusement chambrer par ses copains".

Maternelle, classe préparatoire, classe élémentaire une et deux, chacune des sections compte une trentaine d'élèves. Au mur de la classe, les cartes dessinent la couleur du monde. Mais le pays natal des parents disparaît du programme. Englouti dans la mission d'assimilation. La pratique de la langue maternelle est interdite. Pourtant sitôt franchies les portes de la classe, c'est un petit Viêt-Nam qui s'offre aux enfants. La pagode, la chapelle, le service médical, le service social, l'épicerie, l'école, la cuisine, les traditions, tout est fait pour maintenir la communauté dans cet univers clos, longtemps séparé du reste du monde par un grillage. Mais dominé par le drapeau tricolore qu'il convient de saluer.

Au domicile familial, Matthieu, le cinquième d'une famille de onze enfants, rédige ses devoirs en français et pratique la seule langue que maîtrisent les siens : le vietnamien. "Si ce n'est la maternité de l'hôpital de Villeneuve où j'ai ouvert les yeux sur la vie, j'ai vécu toute mon enfance en autarcie. Au camp. Ce sont surtout nos conditions de vie dans les baraques qui ont fait que j'ai pris conscience de notre différence à l'âge de douze ans".

Matthieu Samel est un bon élève. Il collectionne les bons points qu'il échange contre des petits cadeaux de la maîtresse. De la maternelle au cours élémentaire deux il ne décolle pas de la première ou la deuxième place. Quand l'institutrice interroge, pour savoir "si l'on a compris" il est souvent le premier voire le seul à lever le doigt, confie-t-il du bout des lèvres avec une infinie pudeur. "Ce n'est pas que les autres étaient des cancres, certains de mes copains ont réussi bien mieux que moi." plaisante-t-il. " Mais on était élevé dans le souci de nous en sortir par les études. Donc on bossait". En classe maternelle et préparatoire ses dessins de gosse montrent le camp, ses alignements de baraques et l'uniforme et la bannière tricolore. "Mes deux frères aînés pouvaient évoquer les cocotiers. Ils avaient ramené des images du pays natal. Moi non. Je n'avais que le trou où l'on se trouvait. La ville pour moi c'était le bout du monde. Je l'imaginais très loin. Je m'y rendais exceptionnellement, pour les grandes occasions, accompagné de mon père, parce que je ne pouvais faire autrement. Aller chez le dentiste par exemple."

Dans la cour de récréation, dans les rues du camp, Matthieu et ses copains, parlent, jouent, mangent "vietnamien". Matthieu s'initie au Da Cau, qu'il fabrique à l'aide d'une pièce trouée, d'un embout en plastique et d'une feuille de papier faute de plumes. "Le Da Cau rappelle le volant de badminton. Les grands frères l'avaient ramené du pays natal. Le jeu consistait à jongler en restant en équilibre sur un pied" se souvient-il.
Issu d'une famille chrétienne, baptisé, muni des autres sacrements de l'Eglise, Matthieu fréquente la chapelle du camp où le curé l'initie au catéchisme. A Noël, son père, Vincent, un homme très habile de ses mains, réalise une grande crèche, magnifique. Matthieu conserve un souvenir ému des animations de l'abbé. Sur l'écran du presbytère, l'ecclésiastique projette des petits films. Les aventures de Sylvain et Sylvette. "Des petits scénarios pleins de bons sentiments et de leçons de morale" se souvient le chargé de production et réalisateur qu'il est devenu. Aujourd'hui, il veille jalousement sur ces courts-métrages que les hasards de la vie ont remis sur son chemin. Comme si Sylvette était devenue la muse protectrice de ses productions contemporaines.


Puis vient le jour d'un grand saut. Celui du départ au cours moyen de l'école laïque de Sainte-Livrade. Matthieu et ses congénères constituent un peloton serré de cyclistes. Comme pour mieux aborder le nouveau monde. Et affronter au coude à coude la côte redoutable qui conduit à "la ville" comme disent les potaches vietnamiens. Matthieu ne conserve aucun "souvenir traumatisant, négatif " de ce saut vers l'inconnu. Il redouble d'attention chez les Français. "A l'école laïque on nous a inculqué la volonté de l'assimilation. Bien sûr on se faisait traiter de Chinois mais cette cruauté naturelle était plutôt le fait de quelques enfants bagarreurs. Moi, en tout cas, je n'étais pas agressif. Et on se serrait les coudes comme nous l'avait souvent répété Mme Le Crenn". Fidèle à sa réputation, Matthieu reste parmi les meilleurs de la classe. Et dans la cour de récréation, les petits Indochinois initient les autochtones aux jeux de billes venus de l'autre bout du monde. Tous ne sont pas hostiles à cette mixité. Les premières barrières tombent. Les plus audacieux franchissent les grilles du camp. Matthieu se souvient de son premier copain "français", Jean-Michel Rabot, qui dirige aujourd'hui à Villeneuve une entreprise de motoculture.

Au camp, en effet, l'étau du régime colonial se desserre. A l'instigation du préfet Feuilloley, les grilles tombent et la jeunesse s'affranchit progressivement de la tutelle. Les jeunes "partent à la campagne" comme ils disent. Ils découvrent les champs alentours, les bords de rivière. Matthieu gagne en autonomie. Sa mère Mme Lan Thi Qui ne le confie plus aux voisines solidaires quand elle part cueillir les haricots verts chez les maraîchers de la vallée, pour améliorer l'ordinaire de la famille.

"La route blanche fixait les limites de notre territoire. C'était déjà ça. Cette enfance du temps de l'école primaire, je la qualifierais de studieuse et heureuse. Nous étions trop jeunes pour être conscients des difficultés. Les parents tenaient leur rôle. Ils faisaient tout ce qu'ils pouvaient pour que l'on reste dans cette insouciance. La solidarité au sein même de la communauté était excessivement bonne. C'est au collège que j'ai véritablement pris conscience de notre situation".

A l'époque de l'adolescence, Matthieu Samel nourrit de nouveaux objectifs. Il veut travailler vite pour aider ses parents. "Notre père était invalide. Et notre mère en charge des comptes de la famille s'arrachait les cheveux. Je ne pouvais plus supporter ça". Malgré l'excellence de son travail scolaire qui l'autorise à de réelles ambitions il renonce à des études longues sitôt le BEPC en poche. Peu enclin aux métiers manuels, il s'inspire sans passion de l'expérience de sa sœur, future secrétaire. Il se lance dans une filière comptable, bac pro et DUT de gestion et il entre dans le monde du travail. Puis la rencontre avec des étudiants en cinéma lui révèle sa voie : le métier d'auteur-réalisateur de films documentaires.

Mathieu illustre par le son et l'image sa fidélité à l'histoire des siens. Début des années 90, sortie des "Fruits amers du Lot-et-Garonne". Le document récapitule le déracinement des Anciens et fait grincer quelques dents. Le CAFI défile, grand écran, salle polyvalente de Sainte Livrade. Quelle audace !
Au domicile tonneinquais des Samel, le manger, le parler, peut-être même le rêve se disent toujours en vietnamien. Matthieu lui, ne sait s'il rêve en français ou en vietnamien. "C'est difficile de faire la séparation. Je suis natif de Villeneuve, capable de rigoler comme un Gascon. C'est aussi ma culture. Mais quand de temps en temps ma mère fait des frites pour mes enfants je fais semblant de ne pas voir. C'est encore une histoire d'assimilation" conclut-il dans un éclat de rire.

Joël COMBRES, pour Ancrage - Avril 2006

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